lundi 5 octobre 2026

Zundel Lipec : histoire d’un fabricant de mallette de beauté luxueuses 1925–1950. De la Lithanie, à Sanary sur mer en France.

 


Merveilleux nécessaire de sac fabriqué par Zundel Lipec

Il y a quatre ans, j'avais répondu à Herbert Horovitz (de GemGenève) au sujet d'un poinçon.

https://richardcourrierdeslecteurs.blogspot.com/2022/03/lepec.html. Et suite à un échange avec l'excellente Céline David au sujet de son expertise concernant un poudrier signé Marchak, mais poinçonné et fabriqué par Zundel Lipec, elle notait dans son commentaire : "Merci à Jean Jacques Richard pour son blog si instructif !" Je suis retourné lire mon article et je me suis dit que je n'avais pas assez cherché.

On ne connait presque rien de lui, écrasé par les "Marques" qui l'ont fait si bien travailler, Ostertag, Weisager, Boucheron, Chaumet, Marchak, et autres maisons de la place Vendôme que je n'ai pas encore identifiées.

Qui était-il ? Et que sais-je de lui ? 


Zundel Lipec naît le 9 juin 1894 à Saulenaï, en Lituanie, alors province de l’Empire russe. Trouvé grâce au Journal officiel français Il s'agit d'un extrait du Bulletin des lois ou du Journal officiel de la République française listant les décrets de naturalisation ou d'admission à domicile.
« LIPEC (Zundel), ouvrier graveur, né le 9 juin 1894 à Saulenaï (Lithuanie), demeurant à Paris… »

Comme beaucoup d’artisans baltes, il appartient à une génération formée à la gravure sur métal, métier très répandu dans les communautés juives et lituaniennes de la fin du XIXᵉ siècle. La naissance de sa fille Judith, le 18 août 1918 à Kiew à l'époque en (Russie), prouve que la famille Lipec fuit les troubles de la révolution russe. Le même document précise :

« … ayant une fille mineure, Judith, née le 18 août 1918 à Kiew (Russie). »

Son épouse, Chaya Rafalson, née à Kiev en 1895, apparaît également dans les registres :

« RAFALSON (Chaya), femme LIPEC, née le 11 décembre 1895 à Kieff (Russie)… » 
Ce passage par Kiev est typique des migrations d’artisans d’Europe de l’Est vers Paris entre 1919 et 1925.
À partir de 1925, Lipec s’associe avec Grinchteyn. Un poinçon est alors inscrit le 29 avril 1925, portant une gerbe de blé et les initiales G. L. en date du 29-04-1925.


Concernant l’adresse, certains auteurs mentionnent le 7 rue Saint‑Denis, d’autres le 177 rue Saint‑Denis. Je retiens pour ma part la source la plus fiable : les Archives commerciales de la France, qui indiquent le 2 impasse Saint‑Denis.


Dans cet extrait, on voit clairement que Lipec vend son atelier à Grinchteyn, lequel simplifie ensuite son nom en Grinchten. Cela implique que Lipec était déjà installé avant 1925, d’autant plus qu’il avait été associé, un mois et demi, avec André Mondin.

L’association Mondin & Lipec est attestée par le poinçon M & L, insculpé le 6 juin 1923, au 107 rue La Fayette, avec pour symbole une pensée.

Mondin et Lipec (source de la garantie)
Initiales M & L
Localisation : 107 rue La Fayette
Profession : fabricant bijoutier joaillier
Personnes associées : Mondin et Lipec
Symbole : une pensée
Date d'insculpation 06/06/1923 
Numéro du registre de la garantie 
3939
Numéro du registre de la préfecture 17111
Date de biffage  23 juillet 1923

Après ce biffage très rapide, Lipec a vraisemblablement continué en travail à façon, à son compte, jusqu’à la revente de son atelier et au dépôt du nouveau poinçon en avril 1925.
Les registres de population et les poinçons permettent de fixer précisément son installation :
Garantie de Paris, Zundel Lipec (ZL), symbole : une gerbe de blé
Localisation
Paris ; 65 rue de Provence  75

Poinçon de maître : ZL – gerbe de blé.


Voici son poinçon de Maître qu'il a fait insculper en 1928 


Sous le poinçon de maître de Lipec, le poinçon de l'or 3ᵉ titre de 1919 à 1994 Le poinçon de l’or « tête d’aigle – 3ᵉ titre » est celui qui garantit l’or à 750 ‰. C’est un poinçon de titre qui est apposé par un bureau de garantie.

 Vers 1930, il installe son atelier au 59 rue Sainte-Anne à Paris.


Au recensement de 1931, lui et sa femme habitent à Juvisy-sur-Orge, Essonne, en Île-de-France. Il est noté : nationalité française et patron.

Il fait biffer son poinçon le 22 février 1950 pour Paris et va s'installer dans le Var. Il est pourtant toujours cité dans l'Azur en 1952 mais n'y fait plus de publicité.
En revanche dans le Paris Bijoux, il existe un Lipec Horloger habitant Villa Rissouletto à Sanary-sur-Mer.


Il semble que sa femme Chaya Rafalson, qui avait changé son prénom pour "Claire", soit décédée le 5 avril 1956.

Zundel Lipec décède en 1980 à 86 ans à Sanary-sur-Mer. Son fils Jacques décède l'année suivante.


Zundel LIPEC est inhumé dans le cimetière « Centre-Ville » (avenue du 2ᵉ Spahis à Sanary-sur-Mer) emplacement 6-0109 (carré des Figuiers). 

Claire Lipec, née en 1895, appartient à la famille de fabricants‑bijoutiers parisiens dont l’activité est attestée dès le début des années 1920. Elle apparaît dans les documents d’état civil et dans les sources funéraires comme membre du foyer Lipec installé à Paris, puis inhumée dans la sépulture familiale portant l’inscription « Famille Lipec ».
Elle décède le 5 avril 1956, date confirmée par la pierre tombale familiale où figurent également Zundel Lipec (1894–1980) et Jacques Lipec (1925–1981). Cette sépulture constitue l’une des rares sources directes permettant de fixer précisément la chronologie familiale, les archives administratives concernant les artisans joailliers étant souvent lacunaires pour cette période.


Lipec n’est pas seulement un sous-traitant d’Ostertag : il est l’un des plus importants fabricants de boîtiers précieux de Paris, actif pour les plus grandes maisons.

Voici la liste des maisons pour lesquelles il a travaillé, prouvée par les poinçons :

Ostertag

Plusieurs pièces : poudriers, nécessaires, boîtes à charnières perdues.

« Travail français, signé Ostertag Paris et poinçon de fabricant de Zundel Lipec. » 


Trousse de toilette Compacte, française, fabriquée à Paris pour Ostertag par Zundel Lipec. Or, argent, sertie de diamants et de rubis. 1940 : revendue par la maison Tajan


ARNOLD OSTERTAG - ANNÉES 1930



INCROYABLE PAIRE DE BOÎTES DIAMANTS
Elle comprend un NÉCESSAIRE et une BOÎTE en or jaune finement côtelé, les fermoirs formant des gradins symétriques ornés de diamants taille brillant (taille ancienne) et baguette. Les intérieurs dévoilent un miroir, un compartiment à poudre et un porte-rouge à lèvres pour le nécessaire et un miroir et un grand compartiment pour la boîte. Signés Ostertag Paris et poinçon de fabricant de Zundel Lipec.
Travail français.
Poids brut : 311,09 gr.
Dimensions : 6,2 x 7,4 x 1,4 cm (nécessaire) et 5,8 x 7,6 x 1,6 cm (boîte).
Provenance : succession de la baronne Gunhild Thyssen-Bornemisza de Kaszon.





Provenance : succession de la baronne Gunhild Thyssen-Bornemisza de Kaszon.
Revendus par la maison Tajan.
OSTERTAG
Mallette de beauté ou vanity case revendue par Maître Tajan. Rectangulaire en or jaune 18 k émaillé de rinceaux et enroulements feuillagés en champlevé, le couvercle appliqué d'un semi de diamants piriformes ou triangulaires, de rubis, de saphirs ou d'une émeraude gravés. Le pourtour en or gris ciselé de godrons, le poussoir invisible, l'intérieur comportant un miroir et deux compartiments à couvercle 
Vers 1935.


OSTERTAG Paris Étui en argent et or 750°/°° à décor deux tons de rayures. Signé et poinçon Maître Orfèvre ZL de Zundel Lipec Housse siglée Circa 1930, 11 x 8 x 1 cm. Poids : 183,8 g.


Weisager Paris




ANNÉES 1940 - WEISAGER PARIS
POUDRIER OR ET RUBIS SERTI INVISIBLE
Il est de forme carrée en or jaune finement strié, une agrafe pavée de rubis calibrés en serti invisible et une barrette de diamants taille brillant. Le bouton poussoir serti de rubis calibrés. L'intérieur dévoile un miroir et un compartiment à poudre. Travail français signé Weisager Paris et poinçon de fabricant de Zundel Lipec.
Poids brut : 172,32 g 
Dimensions : 7,4 x 7 x 1,1 cm. revendu par la maison Tajan

Boucheron


BOUCHERON
POUDRIER carré en or jaune (750 ‰) guilloché et monogrammé « SPM », ouvrant à « charnières perdues » sur un miroir (chocs) et un tamis. Poussoir serti de trois saphirs calibrés. Travail français.
Signé BOUCHERON. Vers 1940. Dans un étui en suédine beige.
Poinçon de maître du joaillier Zundel LIPEC.
Dim.: 7,5 x 6,9 cm. Poids brut : 126,3 g.


Signé BOUCHERON. Vers 1940. Dans un étui en suédine beige. 
Poinçon de maître du joaillier Zundel LIPEC.
Dim.: 7,5 x 6,9 cm. Poids brut : 126,3 g.

Chaumet


CHAUMET Briquet en argent 1ᵉʳ titre 950 ‰, de forme rectangulaire à décor de pointes de diamant, le couvercle serti de trois saphirs calibrés. Travail français, poinçon de l’atelier de Zundel Lipec

Marchak


POUDRIER EN ARGENT (950 millièmes) et or composé d’un miroir, d’un verre biseauté entouré d’argent sur un séparateur à poudre. Motif à fins godrons sur toute la surface, fermeture en or jaune 18k (750 millièmes) et plaque en or ornée des armoiries de la famille d’Huart. La famille d’Huart, ayant obtenu le titre de Chevalier du Saint-Empire au XVIIᵉ siècle puis de Baron au XVIIIᵉ siècle, est de noblesse belge, luxembourgeoise et française au blason « D’argent à une branche de houx de sinople feuillée de cinq pièces et fruitée de gueules de quatre pièces, mouvante d’une terrasse d’or enflammée de cinq pièces ». La devise est « Mon cœur comme mon houx arde » sous le blason.


Ces différents éléments sont repris sur le poudrier. Excellent état. Léger enfoncement sur l’un des côtés. 
Poinçon Minerve 1 indiquant un titrage d’argent très pur (950 millièmes). Poinçon de maître près du miroir R. [croix de vie] S pour Soubrenie Bois, 4 bis rue Saint-Sauveur à Paris. Poinçon de maître Z [gerbe de blé] L pour Zundel Lipec qui a travaillé avec les grandes maisons parisiennes, il semblerait qu’il aurait notamment apporté son expérience pour les charnières invisibles, les articulations et mécanismes de fermeture dont il aurait déposé les brevets d’invention auprès de l’Office de la propriété industrielle en France durant l’entre-deux-guerres. Objet signé Marchak suivi du numéro 53066. Merci à Jean-Jacques Richard pour son blog si instructif ! 
Dimensions : 6,7 x 7,8 x 1,5 cm. 
Poids brut : 125,6 g. 


Il semblerait qu’il aurait notamment apporté son expérience pour les charnières invisibles, les articulations et mécanismes de fermeture dont il aurait déposé les brevets d’invention auprès de l’Office de la propriété industrielle en France durant l’entre-deux-guerres. Objet signé Marchak suivi du numéro 53066. Dimensions : 6,7 x 7,8 x 1,5 cm. Poids brut : 125,6 g.  Le texte est de l'expert Céline David, En vente chez Jura Enchères le 23 novembre 2026.



En résumé le boitier est de Zundel Lipec, l'entourage de la glace en argent (Minerve) est de Soubrenie, ou de Raymond Soubrenie qui obtient son insculpation le 8 mars 1945 ou en juillet 1946 lorsque Raymond Soubrenie va s'associer avecMaxime Bois, et  ce poudrier est fabriqué par eux, pour Alexandre Marchak.



Marchak  Etui à cigarettes bicolore en or et rubis En or guilloché avec des coins en rubis taillés au carré, s'ouvre sur un miroir et un compartiment Or rose et blanc 18k Signé Marchak Paris, numéroté, avec la marque du fabricant pour Zundel Lipec 2.625 x 2.50 x 0.375 in ; Poids brut 90.5 dwts Cette oeuvre revendue chez Lot Art sera expédiée d'un marchand de  Lambertville, New Jersey.


MARCHAK Étui à cigarettes en argent (800/oo) et or jaune 18K (750/oo) à décor de rainures et de godrons, les tranches et le fermoir, agrémenté d'un cabochon de saphir  lisses. Signé et numéroté, porte le poinçon de M-O de LIPEC Zundel revendu chez Lot Art


Poudrier multifonction Art déco français en saphirs et diamants. Boîtier en argent godronné, orné de saphirs taille carrée et de diamants taille 8/8 ; s'ouvre pour révéler une montre, un briquet, un porte-rouge à lèvres, un étui à cartes et un compartiment à poudre. Argent et or rose 18 carats. Signé du poinçon de maître de Zundel Lipec. Dimensions : 3,375 x 2,75 x 0,75 pouces ; poids brut : 197,5 dwts. Vendu avec son écrin en velours. Cet objet sera expédié depuis Lambertville, dans le New Jersey.  Les saphirs présentent une teinte saturée et une bonne transparence. Diamants : 14 pierres, poids total estimé à environ 0,45 ct par mesure. Poinçons : « Déposé 39149 » et poinçons de garantie français. Revendu chez Lot Art

Rago Arts / ventes américaines



Mallette de beauté Art déco en argent et rubis synthétiques signée Zundel Lipec. Le boîtier et le fermoir sont sertis de rubis synthétiques taille rectangulaire ; l'intérieur comprend un miroir, des compartiments pour cosmétiques, un porte-rouge à lèvres et un peigne. En argent partiellement doré. Signée du poinçon de fabricant Zundel Lipec. Dimensions : 4,25 x 3,25 x 0,75 pouces ; poids brut : 206,3 dwts. Cet objet sera expédié depuis Lambertville, dans le New Jersey.  Porte les poinçons de garantie français.


Etonnant , ces rubis sont synthétiques ce qui ferait penser a une fabrication ayant eu lieu pendant la guerre 1939-1945 : revendu chez Lot Art

Je me suis permis de rectifier le texte de  Rago Arts en  Changeant" Minaudière" par Mallette de Beauté, car l'appellation Minadière est déposée par Van Cleef & Arpels, quant a l'appellation "Rubis synthétique" les règles de la CIBJO  l'interdisent et on doit ecrire "Corindon Synthétique"

Victoria & Albert Museum (Londres)


Poudrier  Or et argent ; le fermoir est serti de diamants et de rubis cabochons.
 Paris, 1930-1940 ; réalisé pour Ostertag par Zundel Lipec. 
Poudrier rectangulaire en or et argent orné de bandes de lignes verticales et de courtes lignes horizontales.Dimensions Hauteur : 8,1 cm Largeur : 6,5 cm Profondeur : 1,2 cm 
Marques et inscriptions Marqué :  « OSTERTAG PARIS »  'DÉPOSÉ 39113'
Poinçon « ZL »  pour Zundel Lipec. 
Ligne de crédit
La collection Bettine, Lady Abingdon, léguée par Mme TRP Hole



Autres

ANNÉES 1940 POUDRIER POISSONS Il est rectangulaire en argent, le couvercle à décor de vagues stylisées et de poissons en or rose 18K, les bulles rehaussées de petits diamants taille brillant et ronds. L'intérieur découvre un miroir et un compartiment à poudre. Fermoir orné de trois petits saphirs calibrés. Poinçon de fabricant de Zundel Lipec.  Poids brut : 160,33 gr. Dimensions : 6,1 x 7,5 x 1 cm. . Revendu chez Lot Art


Briquet en argent et or 18 carats (750 0/00) laqué crème. Le capuchon décoré de deux lignes de quatre rubis calibrés . Poinçon de maitre de l’atelier Zundel Lipec  . Poinçon ouvrage mixte Poinçonné en occasion au Hibou sur la partie extérieure et poinçon au sanglier à l’intérieur du briquet . C.1940. Hauteur : 6 cm Poids brut : 44,2 grammes.


C'est une boite à cigarettes émaillée, fabriquée par Zundel Lipec  très beau travail.

1960  Zundel , en retraite, dépose un brevet insolite.


Dispositif à gaz permettant de modifier la section de sortie des brûleurs à gaz par le simple remplacement de peignes calibrés en fonction des caractéristiques des gaz utilisés et des débits requis.

Si vous avez des documents le concernant, d'autres bijoux, écrivez à : richard.jeanjacques@gmail.com


mercredi 30 septembre 2026

Nissim Maïr Rozanès, le joaillier de la rue de la Paix que le roi d'Espagne venait rencontrer. De Constantinople à Paris, de la joaillerie au projet de transformation de San Sebastián, une destinée internationale longtemps restée dans l'ombre

1925

 Il existe des noms que l'on rencontre dans les archives sans vraiment savoir qui se cachait derrière eux.

Nissim Maïr Rozanès est de ceux-là.

Son nom apparaît d'abord dans les annuaires parisiens comme celui d'un joaillier installé 2, rue de la Paix. Puis les documents commencent à s'accumuler : dessins d'architecte signés des frères Perret, publicités dans la presse, articles de revues professionnelles américaines, adresses à Paris, Madrid et San Sebastián, projets considérables pour l'Espagne, et même une rencontre avec le roi Alphonse XIII.

Puis apparaît un autre Rozanès, beaucoup plus difficile à saisir : un homme engagé dans les affaires des Juifs séfarades originaires de l'Empire ottoman, décoré de la Légion d'honneur, et dont les affaires financières ne seront toujours pas réglées six ans après sa mort.

C'est cette accumulation de documents, parfois inattendus, qui permet peu à peu de faire revivre un personnage qui fut manifestement beaucoup plus important que ne le laisserait supposer la simple mention « joaillier ».

De Constantinople à la rue de la Paix

L'état civil nous donne enfin une identité précise :

Nissim Maïr Rozanès naît à Constantinople le 12 mai 1879.

Cliquez sur toutes les photos pour les agrandir.

L'acte de décès retrouvé aux Archives de Paris apporte une autre information essentielle : il meurt à Paris le 8 juin 1945 à 23 h 15, à l'âge de 66 ans. L'acte le qualifie alors de « sans profession » au moment de son décès, et rappelle son titre de chevalier de la Légion d'honneur.

Entre ces deux dates, il aura construit une carrière étonnamment internationale.

Nissim Rozanes demande un poinçon en 1909

Nom : Rozanés Initiales : NMR Localisation : 62 rue Lafayette Profession : Fabricant joaillier Symbole

deux triangles entrelacés Date d'insculpation 22/01/1909 Numéro du registre de la garantie C1355

Numéro du registre de la préfecture 12987 Date de biffage 26 septembre 1910

À Paris, son nom est déjà bien installé avant la Première Guerre mondiale. Une anecdote publiée en 1914 dans La Lanterne permet même de retrouver son adresse professionnelle : 12, rue de Castiglione.

L'histoire est savoureuse.

Après la chute d'une boîte depuis un taxi de la rue Réaumur, trois écrins de bijoux sont retrouvés. Deux portent le nom et l'adresse :

« M. Rozanès, joaillier, 12, rue de Castiglione. »

Contacté par la police, Rozanès reconnaît les écrins. Il consulte ses livres de vente et parvient à retrouver l'acquéreur des bijoux qu'ils avaient contenus, une vente remontant à environ deux ans.

Ce petit fait divers nous apprend finalement beaucoup de choses : Rozanès tient alors des livres de vente suffisamment précis pour retrouver une transaction ancienne, et sa clientèle semble suffisamment importante pour que certaines ventes soient effectuées avec une certaine discrétion.


Lutz, Paris. Belle pendulette de boudoir d'époque Belle Époque en néphrite et diamants, vendue par Rozanes (Paris et Madrid), vers 1914. Mouvement à ancre et remontage manuel (réserve de marche de huit jours) ; cadran rectangulaire en argent guilloché à grands chiffres romains, inscrit dans une lunette en argent doré émaillé ; aiguilles serties de diamants ; corps en néphrite aux contours profilés, orné de rosettes en diamants taille rose aux angles. 99 x 81 mm. Revendue par Bonhams skinner

Les Perret entrent dans l'histoire.

Mais c'est une autre découverte qui permet de mesurer l'importance de son établissement parisien.

Petite parenthèse personnelle : je suis né à Rouen et, pour moi, Le Havre est presque la porte à côté. J'ai même failli y installer ma première bijouterie, dans un immeuble reconstruit par les frères Perret. Je connaissais donc leur extraordinaire carrière, mais je ne m'attendais certainement pas à retrouver leur nom dans l'histoire de Nissim Rozanès. https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Perret

Les archives des frères Auguste et Gustave Perret conservent un projet pour la joaillerie Rozanès, rue de la Paix, daté de 1918-1919.


C'est très intéressant à comparer avec mon article sur Charles Broudarje qui a occupé aussi cet emplacement au 2 rue de la Paix  https://www.richardjeanjacques.com/2026/09/charles-broudarge-joaillier-mais-aussi.html et occupé actuellement par la maison Vacheron & Constantin

Sur l'un d'eux, daté du 27 janvier 1919, on lit clairement :

« MAGASIN DE MR ROZANES »

 


Le plan montre le magasin de la rue de la Paix ainsi que le retour vers la rue des Petits-Champs. Les élévations et perspectives permettent de restituer le projet architectural du magasin.

Ce n'est donc pas simplement une adresse retrouvée dans un annuaire : nous avons le projet architectural original d'un magasin Rozanès de la rue de la Paix. Les annuaires et la publicité viennent ensuite confirmer cette implantation.

« À l'été 1920, Rozanes fut victime d'un important vol de bijoux dans sa boutique. »

La demande d'un joaillier parisien devant les tribunaux londoniens concernant une police d'assurance couvrant un stock de bijoux d'une valeur de 200 000 $ a été rejetée la semaine dernière. Le juge Wright, de la King's Bench Division, a rendu un jugement en faveur de John W. Bowen, assureur de Lloyd's, au motif qu'il y avait eu non-divulgation de faits importants. Nissim M. Rozanes, de la rue de Castiglione, le joaillier plaignant, a été victime d'un vol de bijoux durant l'été 1920. La valeur des bijoux volés dans sa boutique s'élevait à environ 100 000 $, la moitié appartenant au joaillier et l'autre moitié à ses clients. Bowen a plaidé la non-divulgation de faits importants lors de la souscription de la police. Le joaillier, a-t-il déclaré, avait subi d'autres pertes outre celle concernant un collier d'une valeur de 4 000 francs mentionnée dans le formulaire de proposition d'assurance. M. Rozanes a déclaré avoir donné tous les détails de ses pertes à un agent d'assurance parisien, aujourd'hui décédé. Le tribunal a écarté l'agent d'assurance parisien et a retenu la défense de non-divulgation.


En 1922, une annonce indique :

« BIJOUX — Rozanes, joaillier, 2, rue de la Paix. »

 

 Voici le magasin de Rozanes au 2 rue de la Paix en 1923.


En 1923, Art, Goût, Beauté publie à son tour une publicité de Rozanès, joaillier, 2, rue de la Paix, en présentant un bijou qui avait été montré à l'Exposition de la Mode de Madrid. Et les activités de Rozanès ne se limitent manifestement pas à Paris.

La publicité mentionne alors des établissements à Madrid, 3 Calle Sevilla, et à San Sebastián, 27 Alameda.

C'est cette même pièce centrale qui sera présentée en 1925 à l'Exposition internationale des arts décoratifs.  


Et sera avec tous les primés, publiée dans cette Revue du Grand Négoce (collection personnelle).


Rozanès. Un joaillier qui voulait transformer San Sebastián.
 C'est ici que le personnage change complètement de dimension.

 Le roi Alphonse a récemment rendu visite à M. Nissim Rosanes, qui a présenté un important projet pour le développement de Saint-Sébastien. Le roi a estimé que ce projet contribuerait largement à accroître la prospérité de l'Espagne.

M. Rozanes, juif séfarade de Constantinople, a émigré à Paris il y a environ 35 ans. Il s'est établi comme joaillier dans la capitale française et possède des succursales à Madrid et à Saint-Sébastien. En 1915, il s'est rendu en Espagne pour tenter d'obtenir du gouvernement espagnol sa protection pour les Juifs d'Orient et, en collaboration avec le Dr Pulido, vice-président du Sénat espagnol, feu le Dr Max Nordau et d'autres, il a réussi à obtenir beaucoup pour les Juifs du Maroc espagnol et d'Orient. Il y a environ quatre ans, il a conçu un projet pour le développement de Saint-Sébastien et la création d'une exposition internationale permanente dans la ville. C'est dans le cadre de ce projet, dont la réalisation coûtera 10 000 000 £, que le roi Alphonse a effectué sa visite.

Juillet 1915. La Cour à Saint-Sébastien. Leurs Majestés la reine Victoria et la reine María Cristina, accompagnées de la princesse de Salm-Salm, admirent la vitrine de la succursale parisienne de la bijouterie Rozanes après y avoir acheté des bijoux précieux.

En novembre 1925, la presse néerlandaise rapporte la visite du roi Alphonse XIII à Nissim Rozanès.
Le sujet de leur rencontre n'est pas un bijou. C'est un projet de développement de San Sebastián.

Résumé de l'article Le roi Alphonse a nommé Nissim Rozanès, un sépharade juif à Constantinople, pour son plan de développement pour Saint-Sébastien.
Patrimoine sépharade Jood uit Constantinopel
Résidence Parijs, Francfort
Résidence 13 novembre 1925
Madrid, Espagne
Résidence 13 novembre 1925
Saint-Sébastien, Espagne
Métier : bijoutier
Nom : Nissim Rozanés
Profession : concepteur du plan d'aménagement de San Sebastián
Thèmes de l'article : National International News, Economie en Financiën (Business And Finance), Politiek (Politique)
Journal Centraal blad voor Israëlieten aux Pays-Bas
Publication 13 novembre 1925
Amsterdam, Hollande septentrionale, Pays-Bas


Une autre publication, en janvier 1926, apporte davantage de détails : Rozanès, présenté comme un Juif séfarade originaire de Constantinople, installé à Paris depuis plusieurs décennies, possède également des établissements à Madrid et San Sebastián.
Le projet qu'il a conçu quelques années auparavant prévoit notamment le développement de San Sebastián et la création d'une exposition internationale permanente. L'investissement envisagé est considérable.

Voilà donc un joaillier parisien qui ne se contente plus de vendre des bijoux.
Il imagine le développement d'une ville espagnole et présente son projet au roi d'Espagne.
C'est probablement l'un des aspects les plus surprenants de la carrière de Nissim Rozanès. Avouez que c'est très intéressant.

Un homme également engagé car : son parcours ne se limite d'ailleurs pas aux affaires.

Des publications de l'époque le présentent comme un homme actif dans les milieux juifs séfarades et dans les démarches concernant les Juifs originaires de l'Empire ottoman.

En 1915, il se rend en Espagne dans le cadre de démarches destinées à obtenir une protection espagnole pour les Juifs orientaux. Les sources de l'époque associent notamment son action à celle du sénateur espagnol Ángel Pulido et d'autres personnalités.

Il faut ici rester prudent sur le détail exact de ses fonctions et de son influence, mais son engagement est suffisamment documenté pour ne pas être réduit à une simple activité de commerçant.

La Légion d'honneur:


Une découverte dans Le Temps, daté du 5 février 1924, apporte une nouvelle dimension au personnage.

Le journal annonce, en citant le Journal officiel, la nomination de :

« M. Rozanès, joaillier, rue de la Paix »

au grade de chevalier de la Légion d'honneur, pour les services rendus pendant la guerre.

Son acte de décès de 1945 confirme officiellement le titre de chevalier de la Légion d'honneur.

Problème, comme souvent dans des dossiers de joailliers, la presse en parle, je cherche à chaque fois et  je n'ai, à ce jour, rien retrouvé dans la base Léonore de la Chancellerie de la Légion d'honneur. 


1930


Le 9-janvier 1931 le mariage  de la fille de Nissim Rozanes est encore indiqué comme chevalier de la légion d'honneur

En janvier 1932, la situation financière de Rozanès est devenue difficile.
En 1932, la situation financière de Rozanès conduit à une mise en liquidation. Les Archives nationales indiquent que la BNC a produit pour 2 500 000 francs à la mise en liquidation de cette entreprise. Mais un document retrouvé dans les archives des Perret permet d'aller beaucoup plus loin et surtout de comprendre comment cette liquidation fut organisée.
Le 14 janvier 1932, Nissim Rozanès, alors encore présenté comme joaillier au 2, rue de la Paix, donne à Léon Pioton, avec l'accord de ses créanciers, procuration pour réaliser tout son actif en France et en Espagne et en répartir le produit entre les créanciers.

Un document retrouvé dans les archives des Perret je remercie beaucoup le  Chargé de recherches, responsable multimédia du Département des collections à la CITÉ DE L'ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE pour la communication sur le dossier PERRET.


Une lettre de Léon Pioton, administrateur judiciaire et liquidateur de sociétés près le Tribunal de commerce de la Seine, datée du 22 novembre 1951, nous permet de comprendre ce qui s'est réellement passé.
Le document explique que, le 14 janvier 1932, Nissim Rozanès, alors joaillier au 2, rue de la Paix, avait donné à Pioton, avec l'accord de ses créanciers, procuration pour réaliser tout son actif en France et en Espagne et en répartir le produit entre les créanciers.

Le stock de marchandises avait été expertisé et avait permis une première répartition représentant 39 % des créances. Une partie des autres actifs français permit ensuite plusieurs répartitions supplémentaires.

Mais il restait l'Espagne.

Et Pioton écrit une phrase particulièrement importante :« Les événements que vous connaissez m'ont empêché de réaliser les biens en Espagne. »

Nous savons donc désormais, par un document de première main, que Rozanès possédait encore des biens ou des actifs en Espagne au moment de la mise en liquidation de 1932.

La mort de Rozanès ne va pas mettre  fin à l'affaire


Il est enterré le 12  juin 1945 au cimetière Montparnasse.

Nissim Rozanès meurt le 8 juin 1945. On pourrait penser que son décès met fin définitivement à cette histoire. Il n'en est rien.

La lettre de Pioton nous apprend que son décès rend son mandat caduc. L'administrateur entre alors en contact avec les héritiers. Ceux-ci semblent d'abord disposés à lui donner une nouvelle procuration. Puis ils se ravisent.

Pioton écrit qu'ils se « désintéressent totalement de cette affaire », malgré l'intervention de plusieurs créanciers.

Et nous voici en 1951, six ans après la mort du joaillier. Pioton considère alors sa mission comme terminée et procède à une dernière répartition. Elle ne représente plus que 0,23 %.

Une dernière créance, d'un montant de 27 104 francs, fait encore l'objet d'un règlement.

Ainsi, l'histoire financière de Nissim Rozanès ne s'achève pas avec sa disparition en 1945.

Elle se prolonge jusque dans les archives de 1951.

Il ne reste aujourd'hui que peu de bijoux que l'on puisse rattacher avec certitude à Nissim Rozanès. J'en ai retrouvé seulement quelques-uns, bien peu au regard de l'importance que semblent avoir eue ses activités. Mais les archives, elles, ont conservé les traces d'un personnage étonnant : joaillier de la rue de la Paix, installé également en Espagne, homme engagé auprès des Juifs séfarades, chevalier de la Légion d'honneur, et même concepteur d'un vaste projet pour San Sebastián présenté au roi Alphonse XIII.

Et l'histoire n'est peut-être pas terminée. En 1951, Léon Pioton parle encore de ses héritiers. Peut-être certains ont-ils conservé des photographies, des papiers... ou pourquoi pas, quelques bijoux


Attention aux homonymes : une annonce de 1932 présente un certain W. Rozanès, joaillier et importateur de perles fines, au 41 rue de Berry. Les recherches généalogiques permettent de l'identifier comme Willy David Rozanès (1902-1959), fils de Nathan Rozanès. Rien, dans les documents actuellement réunis, ne permet de le rattacher à Nissim Maïr Rozanès. D'autres homonymes laissent le doute  se répandre  sans qu'un lien de filiation direct public ne soit formellement établi . Charles Rozanes n'a pas de descendants joailliers en 2026


Zundel Lipec : histoire d’un fabricant de mallette de beauté luxueuses 1925–1950. De la Lithanie, à Sanary sur mer en France.

  Merveilleux nécessaire de sac fabriqué par Zundel Lipec Il y a quatre ans, j'avais répondu à Herbert Horovitz (de GemGenève) au sujet ...