mercredi 30 septembre 2026

Nissim Maïr Rozanès, le joaillier de la rue de la Paix que le roi d'Espagne venait rencontrer. De Constantinople à Paris, de la joaillerie au projet de transformation de San Sebastián, une destinée internationale longtemps restée dans l'ombre

1925

 Il existe des noms que l'on rencontre dans les archives sans vraiment savoir qui se cachait derrière eux.

Nissim Maïr Rozanès est de ceux-là.

Son nom apparaît d'abord dans les annuaires parisiens comme celui d'un joaillier installé 2, rue de la Paix. Puis les documents commencent à s'accumuler : dessins d'architecte signés des frères Perret, publicités dans la presse, articles de revues professionnelles américaines, adresses à Paris, Madrid et San Sebastián, projets considérables pour l'Espagne, et même une rencontre avec le roi Alphonse XIII.

Puis apparaît un autre Rozanès, beaucoup plus difficile à saisir : un homme engagé dans les affaires des Juifs séfarades originaires de l'Empire ottoman, décoré de la Légion d'honneur, et dont les affaires financières ne seront toujours pas réglées six ans après sa mort.

C'est cette accumulation de documents, parfois inattendus, qui permet peu à peu de faire revivre un personnage qui fut manifestement beaucoup plus important que ne le laisserait supposer la simple mention « joaillier ».

De Constantinople à la rue de la Paix

L'état civil nous donne enfin une identité précise :

Nissim Maïr Rozanès naît à Constantinople le 12 mai 1879.

Cliquez sur toutes les photos pour les agrandir.

L'acte de décès retrouvé aux Archives de Paris apporte une autre information essentielle : il meurt à Paris le 8 juin 1945 à 23 h 15, à l'âge de 66 ans. L'acte le qualifie alors de « sans profession » au moment de son décès, et rappelle son titre de chevalier de la Légion d'honneur.

Entre ces deux dates, il aura construit une carrière étonnamment internationale.

À Paris, son nom est déjà bien installé avant la Première Guerre mondiale. Une anecdote publiée en 1914 dans La Lanterne permet même de retrouver son adresse professionnelle : 12, rue de Castiglione.

L'histoire est savoureuse.

Après la chute d'une boîte depuis un taxi de la rue Réaumur, trois écrins de bijoux sont retrouvés. Deux portent le nom et l'adresse :

« M. Rozanès, joaillier, 12, rue de Castiglione. »

Contacté par la police, Rozanès reconnaît les écrins. Il consulte ses livres de vente et parvient à retrouver l'acquéreur des bijoux qu'ils avaient contenus, une vente remontant à environ deux ans.

Ce petit fait divers nous apprend finalement beaucoup de choses : Rozanès tient alors des livres de vente suffisamment précis pour retrouver une transaction ancienne, et sa clientèle semble suffisamment importante pour que certaines ventes soient effectuées avec une certaine discrétion.


Lutz, Paris. Belle pendulette de boudoir d'époque Belle Époque en néphrite et diamants, vendue par Rozanes (Paris et Madrid), vers 1914. Mouvement à ancre et remontage manuel (réserve de marche de huit jours) ; cadran rectangulaire en argent guilloché à grands chiffres romains, inscrit dans une lunette en argent doré émaillé ; aiguilles serties de diamants ; corps en néphrite aux contours profilés, orné de rosettes en diamants taille rose aux angles. 99 x 81 mm. Revendue par Bonhams skinner

Les Perret entrent dans l'histoire.

Mais c'est une autre découverte qui permet de mesurer l'importance de son établissement parisien.

Petite parenthèse personnelle : je suis né à Rouen et, pour moi, Le Havre est presque la porte à côté. J'ai même failli y installer ma première bijouterie, dans un immeuble reconstruit par les frères Perret. Je connaissais donc leur extraordinaire carrière, mais je ne m'attendais certainement pas à retrouver leur nom dans l'histoire de Nissim Rozanès. https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Perret

Les archives des frères Auguste et Gustave Perret conservent un projet pour la joaillerie Rozanès, rue de la Paix, daté de 1918-1919.


C'est très intéressant à comparer avec mon article sur Charles Broudarje qui a occupé aussi cet emplacement au 2 rue de la Paix  https://www.richardjeanjacques.com/2026/09/charles-broudarge-joaillier-mais-aussi.html et occupé actuellement par la maison Vacheron & Constantin

Sur l'un d'eux, daté du 27 janvier 1919, on lit clairement :

« MAGASIN DE MR ROZANES »

 


Le plan montre le magasin de la rue de la Paix ainsi que le retour vers la rue des Petits-Champs. Les élévations et perspectives permettent de restituer le projet architectural du magasin.

Ce n'est donc pas simplement une adresse retrouvée dans un annuaire : nous avons le projet architectural original d'un magasin Rozanès de la rue de la Paix. Les annuaires et la publicité viennent ensuite confirmer cette implantation.

« À l'été 1920, Rozanes fut victime d'un important vol de bijoux dans sa boutique. »

La demande d'un joaillier parisien devant les tribunaux londoniens concernant une police d'assurance couvrant un stock de bijoux d'une valeur de 200 000 $ a été rejetée la semaine dernière. Le juge Wright, de la King's Bench Division, a rendu un jugement en faveur de John W. Bowen, assureur de Lloyd's, au motif qu'il y avait eu non-divulgation de faits importants. Nissim M. Rozanes, de la rue de Castiglione, le joaillier plaignant, a été victime d'un vol de bijoux durant l'été 1920. La valeur des bijoux volés dans sa boutique s'élevait à environ 100 000 $, la moitié appartenant au joaillier et l'autre moitié à ses clients. Bowen a plaidé la non-divulgation de faits importants lors de la souscription de la police. Le joaillier, a-t-il déclaré, avait subi d'autres pertes outre celle concernant un collier d'une valeur de 4 000 francs mentionnée dans le formulaire de proposition d'assurance. M. Rozanes a déclaré avoir donné tous les détails de ses pertes à un agent d'assurance parisien, aujourd'hui décédé. Le tribunal a écarté l'agent d'assurance parisien et a retenu la défense de non-divulgation.


En 1922, une annonce indique :

« BIJOUX — Rozanes, joaillier, 2, rue de la Paix. »

 

 Voici le magasin de Rozanes au 2 rue de la Paix en 1923.


En 1923, Art, Goût, Beauté publie à son tour une publicité de Rozanès, joaillier, 2, rue de la Paix, en présentant un bijou qui avait été montré à l'Exposition de la Mode de Madrid. Et les activités de Rozanès ne se limitent manifestement pas à Paris.

La publicité mentionne alors des établissements à Madrid, 3 Calle Sevilla, et à San Sebastián, 27 Alameda.

C'est cette même pièce centrale qui sera présentée en 1925 à l'Exposition internationale des arts décoratifs.  


Et sera avec tous les primés, publiée dans cette Revue du Grand Négoce (collection personnelle).


Rozanès. Un joaillier qui voulait transformer San Sebastián.
 C'est ici que le personnage change complètement de dimension.

 Le roi Alphonse a récemment rendu visite à M. Nissim Rosanes, qui a présenté un important projet pour le développement de Saint-Sébastien. Le roi a estimé que ce projet contribuerait largement à accroître la prospérité de l'Espagne.

M. Rozanes, juif séfarade de Constantinople, a émigré à Paris il y a environ 35 ans. Il s'est établi comme joaillier dans la capitale française et possède des succursales à Madrid et à Saint-Sébastien. En 1915, il s'est rendu en Espagne pour tenter d'obtenir du gouvernement espagnol sa protection pour les Juifs d'Orient et, en collaboration avec le Dr Pulido, vice-président du Sénat espagnol, feu le Dr Max Nordau et d'autres, il a réussi à obtenir beaucoup pour les Juifs du Maroc espagnol et d'Orient. Il y a environ quatre ans, il a conçu un projet pour le développement de Saint-Sébastien et la création d'une exposition internationale permanente dans la ville. C'est dans le cadre de ce projet, dont la réalisation coûtera 10 000 000 £, que le roi Alphonse a effectué sa visite.


En novembre 1925, la presse néerlandaise rapporte la visite du roi Alphonse XIII à Nissim Rozanès.
Le sujet de leur rencontre n'est pas un bijou. C'est un projet de développement de San Sebastián.

Résumé de l'article Le roi Alphonse a nommé Nissim Rozanès, un sépharade juif à Constantinople, pour son plan de développement pour Saint-Sébastien.
Patrimoine sépharade Jood uit Constantinopel
Résidence Parijs, Francfort
Résidence 13 novembre 1925
Madrid, Espagne
Résidence 13 novembre 1925
Saint-Sébastien, Espagne
Métier : bijoutier
Nom : Nissim Rozanés
Profession : concepteur du plan d'aménagement de San Sebastián
Thèmes de l'article : National International News, Economie en Financiën (Business And Finance), Politiek (Politique)
Journal Centraal blad voor Israëlieten aux Pays-Bas
Publication 13 novembre 1925
Amsterdam, Hollande septentrionale, Pays-Bas


Une autre publication, en janvier 1926, apporte davantage de détails : Rozanès, présenté comme un Juif séfarade originaire de Constantinople, installé à Paris depuis plusieurs décennies, possède également des établissements à Madrid et San Sebastián.
Le projet qu'il a conçu quelques années auparavant prévoit notamment le développement de San Sebastián et la création d'une exposition internationale permanente. L'investissement envisagé est considérable.

Voilà donc un joaillier parisien qui ne se contente plus de vendre des bijoux.
Il imagine le développement d'une ville espagnole et présente son projet au roi d'Espagne.
C'est probablement l'un des aspects les plus surprenants de la carrière de Nissim Rozanès. Avouez que c'est très intéressant.

Un homme également engagé car : son parcours ne se limite d'ailleurs pas aux affaires.

Des publications de l'époque le présentent comme un homme actif dans les milieux juifs séfarades et dans les démarches concernant les Juifs originaires de l'Empire ottoman.

En 1915, il se rend en Espagne dans le cadre de démarches destinées à obtenir une protection espagnole pour les Juifs orientaux. Les sources de l'époque associent notamment son action à celle du sénateur espagnol Ángel Pulido et d'autres personnalités.

Il faut ici rester prudent sur le détail exact de ses fonctions et de son influence, mais son engagement est suffisamment documenté pour ne pas être réduit à une simple activité de commerçant.

La Légion d'honneur:


Une découverte dans Le Temps, daté du 5 février 1924, apporte une nouvelle dimension au personnage.

Le journal annonce, en citant le Journal officiel, la nomination de :

« M. Rozanès, joaillier, rue de la Paix »

au grade de chevalier de la Légion d'honneur, pour les services rendus pendant la guerre.

Son acte de décès de 1945 confirme officiellement le titre de chevalier de la Légion d'honneur.

Problème, comme souvent dans des dossiers de joailliers, la presse en parle, je cherche à chaque fois et  je n'ai, à ce jour, rien retrouvé dans la base Léonore de la Chancellerie de la Légion d'honneur. 


1930


Le 9-janvier 1931 le mariage  de la fille de Nissim Rozanes est encore indiqué comme chevalier de la légion d'honneur

1932

En janvier 1932, la situation financière de Rozanès est devenue difficile.
En 1932, la situation financière de Rozanès conduit à une mise en liquidation. Les Archives nationales indiquent que la BNC a produit pour 2 500 000 francs à la mise en liquidation de cette entreprise. Mais un document retrouvé dans les archives des Perret permet d'aller beaucoup plus loin et surtout de comprendre comment cette liquidation fut organisée.
Le 14 janvier 1932, Nissim Rozanès, alors encore présenté comme joaillier au 2, rue de la Paix, donne à Léon Pioton, avec l'accord de ses créanciers, procuration pour réaliser tout son actif en France et en Espagne et en répartir le produit entre les créanciers.

Un document retrouvé dans les archives des Perret je remercie beaucoup le  Chargé de recherches, responsable multimédia du Département des collections à la CITÉ DE L'ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE pour la communication sur le dossier PERRET.


Une lettre de Léon Pioton, administrateur judiciaire et liquidateur de sociétés près le Tribunal de commerce de la Seine, datée du 22 novembre 1951, nous permet de comprendre ce qui s'est réellement passé.
Le document explique que, le 14 janvier 1932, Nissim Rozanès, alors joaillier au 2, rue de la Paix, avait donné à Pioton, avec l'accord de ses créanciers, procuration pour réaliser tout son actif en France et en Espagne et en répartir le produit entre les créanciers.

Le stock de marchandises avait été expertisé et avait permis une première répartition représentant 39 % des créances. Une partie des autres actifs français permit ensuite plusieurs répartitions supplémentaires.

Mais il restait l'Espagne.

Et Pioton écrit une phrase particulièrement importante :« Les événements que vous connaissez m'ont empêché de réaliser les biens en Espagne. »

Nous savons donc désormais, par un document de première main, que Rozanès possédait encore des biens ou des actifs en Espagne au moment de la mise en liquidation de 1932.

La mort de Rozanès ne va pas mettre  fin à l'affaire


Il est enterré le 12  juin 1945 au cimetière Montparnasse.

Nissim Rozanès meurt le 8 juin 1945. On pourrait penser que son décès met fin définitivement à cette histoire. Il n'en est rien.

La lettre de Pioton nous apprend que son décès rend son mandat caduc. L'administrateur entre alors en contact avec les héritiers. Ceux-ci semblent d'abord disposés à lui donner une nouvelle procuration. Puis ils se ravisent.

Pioton écrit qu'ils se « désintéressent totalement de cette affaire », malgré l'intervention de plusieurs créanciers.

Et nous voici en 1951, six ans après la mort du joaillier. Pioton considère alors sa mission comme terminée et procède à une dernière répartition. Elle ne représente plus que 0,23 %.

Une dernière créance, d'un montant de 27 104 francs, fait encore l'objet d'un règlement.

Ainsi, l'histoire financière de Nissim Rozanès ne s'achève pas avec sa disparition en 1945.

Elle se prolonge jusque dans les archives de 1951.

Il ne reste aujourd'hui que peu de bijoux que l'on puisse rattacher avec certitude à Nissim Rozanès. J'en ai retrouvé seulement quelques-uns, bien peu au regard de l'importance que semblent avoir eue ses activités. Mais les archives, elles, ont conservé les traces d'un personnage étonnant : joaillier de la rue de la Paix, installé également en Espagne, homme engagé auprès des Juifs séfarades, chevalier de la Légion d'honneur, et même concepteur d'un vaste projet pour San Sebastián présenté au roi Alphonse XIII.

Et l'histoire n'est peut-être pas terminée. En 1951, Léon Pioton parle encore de ses héritiers. Peut-être certains ont-ils conservé des photographies, des papiers... ou pourquoi pas, quelques bijoux

dimanche 27 septembre 2026

Charles Broudarge, joaillier… mais aussi commanditaire, et en 49 ans de vie, quel parcours !


Les bijoux que nous retrouvons aujourd'hui permettent de mieux comprendre son activité. 
Plusieurs pièces portant son nom ont été réalisées par des ateliers spécialisés.
C'est notamment le cas de cette extraordinaire pendulette Art déco . Ce type de joyau  permet de nuancer une question importante.

Permettez-moi d'abord de vous raconter son histoire, les bijoux viendront plus tard.

Broudarge ne semble pas avoir été un fabricant travaillant lui-même à l'établi. 
Il apparaît plutôt comme un joaillier, négociant, expert et détaillant, capable de faire réaliser certaines pièces par les meilleurs ateliers parisiens.
Les documents de vente permettent notamment de retrouver des collaborations avec des maisons et ateliers comme Strauss, Allard & Meyer et Verger.



Broudarge organise cette belle manifestation en 1930.


Revue Azur (collection personnelle) de 1931 et 1933

Les adresses de Broudarge méritent cependant quelques précautions.
Les revues Azur que je conserve indiquent encore Broudarge comme joaillier en boutique au faubourg Montmartre en 1931 et même dans l'édition de 1933. Or, j'ai retrouvé une photographie datée de 1933 montrant la maison au 2, rue de la Paix.

Il faut donc probablement tenir compte du décalage possible entre la date de publication d'une revue professionnelle et la date à laquelle les renseignements ont été recueillis. La photographie apporte en tout cas un élément particulièrement précieux : en 1933, Broudarge est bien présent au 2, rue de la Paix.





Broudarge au 2, rue de la Paix à Paris, en 1933.
Cette photographie permet de situer concrètement la maison quelques années avant sa participation à l'Exposition internationale de 1937.

Une hypothèse personnelle.

Je me suis également posé une question en regardant ces différentes adresses. Comment Broudarge a-t-il pu financer son ascension rapide, En 49 ans, il passe de Varsovie, où il est né, à la France, du faubourg Montmartre à la rue de la Paix, puis meurt à New York ?

Je n'ai pas, à ce jour, de document permettant de répondre avec certitude. Mais mon expérience du métier m'amène à envisager une piste : le négoce de l'or, des pierres et des bijoux pouvait constituer une activité particulièrement rentable lorsqu'elle était menée à une certaine échelle.

Les adresses retrouvées pourraient peut-être correspondre à des activités complémentaires : une maison au faubourg Montmartre pour les achats, ventes et expertises, une autre implantation boulevard Poissonnière, puis, parallèlement, une montée en gamme jusqu'à la rue de la Paix.

Ce n'est pour l'instant qu'une hypothèse. Mais elle permettrait de comprendre comment un commerçant pouvait progressivement accumuler les capitaux nécessaires pour entrer dans le monde de la haute joaillerie.

 
Le joaillier de la rue de la Paix En 1937, Broudarge participe à l'Exposition internationale de Paris.


Il figure officiellement parmi les exposants de la classe consacrée à la « Bijouterie, joaillerie, horlogerie fine », aux côtés des grandes maisons parisiennes.

La presse de l'époque décrit sa vitrine au pavillon de la joaillerie.

 

On y trouve notamment un diadème transformable, des clips en platine et diamants, un important saphir de Birmanie, des diamants et des rubis, ainsi que des pierres spectaculaires.
La publicité de la maison insiste alors sur sa réputation : « La maison la mieux réputée de tout Paris pour les belles occasions en bijoux ».

Broudarge propose à la fois des pièces importantes et des bijoux plus accessibles.
Nous sommes loin du petit commerce du faubourg Montmartre des années précédentes.
 
Une famille qui nous permet de suivre sa trace.
Les archives familiales permettent également de mieux comprendre l'homme derrière le commerçant.

Son épouse est Marie Moskovitz.
  

En 1935, leur fils Robert Broudarge célèbre sa bar-mitsva à Paris.

Nous retrouvons ensuite leurs enfants dans les archives américaines.
 

Simone Broudarge, née vers 1920 à Paris, apparaît avec ses parents Charles et Marie et son frère Robert dans les documents familiaux.

En 1938, à l'âge de 18 ans, elle arrive à New York à bord du Champlain.







Elle se mariera ensuite dans le New Jersey en 1942, avec Leon Racine.

 



Et surtout, Simone apparaît également dans les documents relatifs à son père.

Cette découverte est importante : elle établit un lien documentaire direct entre la famille parisienne et la présence américaine. Charles Broudarge était déjà aux États-Unis en 1938. mais aussi et surtout en lisant ce certificat, une question est posée : "Depuis combien de temps aux États-Unis : 10 ans et depuis combien de temps réside-t-il à New York : 10 ans."

C'est probablement l'un des éléments les plus intéressants de toute cette enquête.
Nous avions d'abord pu penser que Charles avait quitté la France pour les États-Unis en 1941.

Ce n'est manifestement pas aussi simple.
Une publication professionnelle américaine de 1938 signale en effet :
Charles Broudarge, jeweler, Paris, France, alors en voyage aux États-Unis.
Il est notamment mentionné lors de son passage à Los Angeles, où il rencontre son ami J. P. Spitzel, président de la Gemological Society of Los Angeles.
Charles possède donc déjà des relations professionnelles américaines avant la guerre. Et sa fille Simone est déjà arrivée à New York.
L'époque : la maison Broudarge a connu son apogée dans les années 1920 et 1930. Charles Broudarge était une figure respectée du milieu des pierres précieuses, voyageant notamment aux États-Unis à la fin des années 1930 en tant que membre du conseil d'administration du Club des Diamantaires de France.

1941 : un projet d'installation définitive ?

En janvier 1941, un document du Congrès américain apporte une nouvelle pièce au puzzle.

Le député Charles A. Buckley dépose :

 



H.R. 1130 — « A bill to record the lawful admission to the United States for permanent residence of Charles Broudarge. »

Il ne s'agit pas d'une naturalisation, mais d'une démarche concernant l'enregistrement de son admission légale à la résidence permanente.
Pourquoi cette démarche ? Nous ne pouvons pas encore l'affirmer.

Le contexte européen de l'époque, la situation des Juifs en France et la guerre constituent évidemment un contexte historique majeur. Mais il serait imprudent d'affirmer que nous connaissons aujourd'hui la raison précise de son départ définitif.

Les dossiers américains d'immigration permettront peut-être un jour de répondre à cette question.
Marie puis Charles : une disparition brutale

Le destin de la famille devient ensuite tragique.
 

Marie Broudarge meurt à Manhattan le 5 août 1941, à l'âge de 40 ans. Son acte de décès indique qu'elle est l'épouse de Charles Broudarge.

Sa fille Lucille Broudarge fournit les renseignements nécessaires à l'établissement du certificat et donne alors comme adresse : 745 Fifth Avenue, New York.
Marie est enterrée au cimetière Mount Hebron, dans le même secteur que celui où reposera quelques mois plus tard son mari.

Puis vient le tour de Charles.

 

Le certificat de décès indique : Charles Broudarge,né à Varsovie, Pologne, profession : joaillier.
décédé le 10 décembre 1941 à New York, à l'âge de 49 ans.

Ainsi se termine, à seulement 49 ans, la vie de cet homme qui était passé de Varsovie au faubourg Montmartre, puis de Montmartre à la rue de la Paix, avant de disparaître à New York.
Mais où sont passés les bijoux de Broudarge ?

C'est maintenant une autre histoire qui commence.

À ce jour, mes recherches m'ont permis de retrouver onze bijoux ou objets portant la signature Broudarge, auxquels s'ajoutent les documents et catalogues permettant d'en identifier d'autres.

Parmi eux figurent notamment des clips Art déco, des étuis, des objets précieux et cette remarquable pendulette réalisée par Strauss, Allard & Meyer pour Broudarge.



Bracelet articulé en platine à décor ajouré géométrique serti de diamants demi-taille, brillant et baguette, et rehaussé de trois diamants plus importants. Vers 1930  Signé Broudarge à Paris Long : env. 18,5 cm
Pb: 79 gr Revendu par la Maison Aguttes



BROUDARGE Paris vers 1930 Poudrier rectangulaire en métal argenté godronné et guilloché orné de saphirs synthétiques calibrés et de deux diamants taillés en rose. Signé Broudarge Paris et poinçon d'orfèvre Jacques Loys. Dim. : 8 x 5,5 cm… Revendu par Pestel de Bord
 



Rolex Montre-bracelet chronographe monopoussoir, en or, avec cadran argenté bicolore, référence 2303, vendue par Broudarge Paris. Rare et remarquable.


Véritable morceau d'histoire, la référence 2303 fut lancée dans les années 1920 et présentée comme « le plus petit chronographe du monde ». Disponible en acier inoxydable, en or jaune 14 et 18 carats, elle était dotée d'une des complications les plus séduisantes et sophistiquées : le chronographe à un seul poussoir. Un exploit d'autant plus remarquable compte tenu des dimensions extrêmement réduites de la montre. Le principe est simple : ce mécanisme monopoussoir commande toutes les fonctions par un unique bouton, situé soit sur le bracelet, soit sur la couronne (comme sur le modèle présenté), remplaçant ainsi les deux poussoirs classiques à 2 et 4 heures. Le modèle présenté ici offre un état de conservation exceptionnel, avec un boîtier en or jaune présentant une oxydation prononcée sur la lunette. Le cadran argenté bicolore, typique des chronographes de l'époque, arbore des chiffres arabes noirs imprimés, un tachymètre extérieur et des aiguilles feuilles en acier bleui. À 6 heures, légèrement en dessous du centre, figure la signature du détaillant français Broudarge Paris. Dans les années 1920, la boutique était située au 131 boulevard Sébastopol et chacun pouvait s'y procurer une montre pour seulement 15 francs ! Une montre de haute qualité pouvait coûter 18 francs, et les femmes n'étaient pas en reste, puisque Broudarge était également réputée pour ses bijoux charmants et précieux.


Parti du 131 boulevard Sébastopol, regardez l'évolution de la maison. Le 2 rue de la Paix, son affaire est désormais installée dans le cœur du quartier joaillier.


BROUDARGE – PARIS. Petite minaudière rectangulaire en argent 800 et or 750 millièmes, guillochée sur toutes ses faces et contenant un miroir. Le plateau principal est orné d'un motif géométrique à boutons-poussoirs, ponctué de rubis calibrés et de roses couronnées. (Rayures, usure). Époque Art déco. Poids brut : 121,40 g. Dimensions : 7,8 × 5,3 × 0,90 cm. Revendue par Colin du Bocage.

Ce n'est pas une minaudière puisque ce n'est pas une fabrication Van Cleef & Arpels. NDLR


Superbe expression de bracelet des années '40 en or jaune avec cabochon rubis birmans et brillants. Travail de valeur et de grande harmonie, réalisé par le grand maître-bijoutier français Broudarge. signée Broudarge Paris
Revendu par Luca Mantovano en Italie,  mais non réalisée par Broudarge


Paire de broches à double clip, Broudarge, vers 1930
Chaque plaque en forme d'éventail, ornée de détails géométriques et sertie de diamants taille brillant, ronds et baguette, est signée Broudarge et porte les poinçons français pour le platine. Sotheby's indique Installé au 2 rue de la Paix à Paris, Broudarge était un joaillier jouissant d'une certaine réputation dans les années 1920 et 1930. Pour ses bijoux Art déco, il faisait appel à des ateliers renommés tels que Strauss, Allard & Meyer ou Verger Frères."





L'horloge de bureau ci-dessous nous indique, même si elle est oubliée, l'importance de la Maison en 1930.


Horloge de bureau Art Déco Strauss Allard & Meyer (Place Vendôme, Paris) pour Broudarge à Paris
Une pendule Art déco de huit jours en or 18 carats, émail, diamants, améthystes, onyx noir, nacre et nacre d'ormeau, d'une finesse et d'une beauté exceptionnelles, réalisée d'après un dessin de Verger, dans un coffret d'origine en cuir noir à portes à charnières.
Le boîtier, de forme rectangulaire, est orné de galons en or et d'émail bleu. Il repose sur quatre pieds en or, eux-mêmes recouverts d'émail bleu et turquoise et sertis de diamants taille rose. Le tout est présenté sur un socle en onyx noir et améthyste à degrés, aux angles également en onyx noir. La pendule est surmontée d'un fleuron octogonal allongé en améthyste, reposant sur un socle en onyx noir. Le cadran, dont les faces avant et arrière sont en or, est orné d'émail bleu et turquoise et serti de diamants taille rose.


Les portes-fenêtres d'entrée sont à ressort et s'ouvrent par simple pression d'un bouton serti de diamants taille rose. Elles représentent un paysage chinois stylisé, avec deux personnages chinois traversant une rivière. Elles sont incrustées d'ormeau et de nacre aux nuances variées. Un caractère chinois, probablement « shou », signifiant longévité, est apposé dans l'angle supérieur droit, serti de diamants taille rose sur argent.
Lorsque les portes s'ouvrent, le cadran et les deux panneaux latéraux forment un triptyque. À l'intérieur, une scène similaire à celle de la façade se retrouve : des caractères chinois traversent un pont, des bateaux se dressent en arrière-plan, avec des arbres et des montagnes. Un autre caractère chinois appliqué, probablement « shou », signifiant longévité, figure sur le panneau inférieur gauche, ainsi que des chiffres arabes sertis de diamants.
Le mouvement est à remontage et mise à l'heure par clé, avec un porte-clé situé derrière la porte d'accès arrière. Mouvement rectangulaire en laiton doré, avec barillet, échappement à ancre en ligne droite, balancier bimétallique et spiral Breguet. Le boîtier et les portes portent la marque du fabricant Strauss Allard & Meyer ainsi que des poinçons de garantie français . La pendule est signée « Broudarge Paris » au-dessus du cadran, sur le bord du cadre , et « France » sur le bord de la porte, vers 1925.
Socle : 71 x 52 mm. Partie supérieure : 55,5 x 42 x 28 mm. Hauteur totale (de la base au fleuron) : 99,50 mm. Coffret signé Broudarge Joaillerie Paris, n° 71.600.



Trousse de toilette en vermeil, signée Broudarge.
Couvercle côtelé et texturé orné d'un camée corail et d'un serti de diamants sur le bouton-poussoir en saphir. S'ouvre sur un miroir, trois compartiments et un briquet. Dimensions : 16,1 x 10,0 x 2,0 cm.
Signée Broudarge, Paris. Revendue par Christie's qui malheureusement ne publie pas d'anciens bijoux de Broudarge revendus par la maison.


Broudarge Paris, pendentif Art déco en or blanc 18 carats, diamants et rubis. Une pièce incontournable pour tout collectionneur. Poids : 17,9 grammes. Hauteur : 4,4 cm. Longueur : 2,5 cm. Largeur : 9,5 mm. Diamants : 0,75 carat. Rubis : 0,90 carat. Un bijou intemporel. revendu par Lot Art


BROUDARGE, 2 rue de la Paix à Paris. PARURE en or jaune 750 mil. émaillé polychrome, perles baroques, pierres de couleurs et petits diamants, comprenant une BROCHE figurant un jeune serviteur en turban portant une coupe fleurie et une paire de BOUCLES d'OREILLE aux vases fleuris. Poids brut 18,4 g Les boucles d'oreilles dans leur écrin. 

Mais onze pièces ne peuvent évidemment pas représenter toute l'activité d'une maison qui était suffisamment importante pour exposer en 1937 aux côtés des grandes maisons parisiennes.
Les anciens catalogues de ventes aux enchères ne sont pas tous accessibles en ligne.
Il est donc très probable que d'autres pièces existent encore.
Une enquête qui reste ouverte

Nous connaissons désormais beaucoup mieux l'homme Charles Broudarge.
Mais plusieurs questions demeurent.

Comment a-t-il financé son ascension rapide entre le faubourg Montmartre et la rue de la Paix ?



Peut-être avec ses activités au début de sa carrière, mais il eut aussi une affaire au 131 boulevard Sébastopol (d'où venait la Rolex)

Un joaillier oublié

Ce qui me surprend le plus dans cette recherche n'est peut-être pas seulement l'ascension de Charles Broudarge, mais l'oubli presque complet dans lequel il est tombé.

Les marchands, les catalogues de ventes et les historiens du métier semblent aujourd'hui avoir très peu conservé la mémoire de cette maison. Pourtant, à la veille de la guerre, Broudarge avait atteint une position qui le plaçait manifestement au niveau de nombreux joailliers installés dans le quartier de la rue de la Paix.

Il avait quitté le faubourg Montmartre, s'était installé rue de la Paix, travaillait avec des ateliers réputés, vendait des bijoux importants et exposait en 1937 aux côtés des grandes maisons parisiennes.

Comment une maison qui avait connu une telle ascension a-t-elle pu presque disparaître de l'histoire de la joaillerie ?

C'est peut-être finalement l'une des questions les plus intéressantes de cette enquête.



Quelles étaient exactement ses relations avec les ateliers qui fabriquaient pour lui ?
Combien de bijoux portant sa signature ont-ils réellement été produits ?
Pourquoi et dans quelles circonstances son installation américaine est-elle devenue définitive ?
Que sont devenus ses archives, ses livres de comptes, ses correspondances et ses dessins ?

Et surtout :
Combien de bijoux Broudarge dorment encore dans des collections privées ?
C'est pourquoi cette recherche ne peut probablement pas se terminer dans les archives.
Un lecteur possède peut-être une broche, un clip, une boîte, une pendulette ou un autre objet portant la signature BROUDARGE.

Un collectionneur possède peut-être une pièce dont l'histoire est encore inconnue.
Une famille conserve peut-être des papiers provenant de la maison.

Et les archives anciennes des grandes maisons de ventes pourraient peut-être faire réapparaître des pièces aujourd'hui oubliées.
Si vous possédez un bijou signé Broudarge, une photographie, un catalogue ancien ou tout document concernant Charles Broudarge et sa maison, je serais très heureux de pouvoir compléter cette enquête.


Nissim Maïr Rozanès, le joaillier de la rue de la Paix que le roi d'Espagne venait rencontrer. De Constantinople à Paris, de la joaillerie au projet de transformation de San Sebastián, une destinée internationale longtemps restée dans l'ombre

1925  Il existe des noms que l'on rencontre dans les archives sans vraiment savoir qui se cachait derrière eux. Nissim Maïr Rozanès est...